Alexis Gorodine

Qu’est-ce que l’art de peindre, dès lors qu’il vous situe, en tant que spectateur, dans le battement de l’espace et des figures amenés sur la toile, au bord de leur évanouissement, cela pour que vous saisissiez le paradoxe entre le lent travail de la peinture et le dévoilement d’instants spécifiques qui relèvent des visions d’un monde tenu pour disparaissant, c’est à dire arrivé à l’inquiétant de son congé universel, quoique extraordinairement muni de beauté ? La peinture de Gorodine – en héritage de certains paysages cézanniens mais aussi de l’extraordinaire tapisserie à la Licorne du Musée de Cluny, laquelle tient inscrite dans son haut cette déclaration magnifique : «A mon seul désir» – fait déferler devant notre regard l’épreuve et le témoignage des états d’un monde dont il est avéré que nous pourrions bien ne le ressentir et l’éprouver qu’à partir de la transformation de sa fragilité en catastrophique et exponentiel démantèlement.

Aussi, cet art de peindre de GORODINE – animalcules, oiseaux, créatures voisinantes aux marécages et vieux bocages, paysages de marches, limitrophes, inter-zonés- vient à me toucher parce que je le perçois en continuité solidaire de la magistrale et poétique fresque horticole de la Villa Livia, retrouvée à Rome, haut moment de la dépiction antique, composé il y a vingt siècles pour la chambre majeure d’une demeure impériale, en l’honneur de la rareté du jardin. Ce jardin peint imposait au spectateur tout un appareillage de la distance, pour lui remontrer que l’art du peintre est foncièrement au service de ce qui ne peut être saisi et dévoré par l’empire cyclopéen du voir, ce que nous pourrions appeler l’ineffable en même temps que l’irreprésentable. Dimensions d’expérience fort éloignées de la mentalité romaine adaptée aux juristes, ingénieurs, commerçants et foules asservies à l’exténuation, lesquels ne comprenaient guère à l’intouchable de l’invisibilité, autrement dit à ce qui échappait à toute représentation et prédation. Il aura fallu l’intervention d’un christianisme clandestin, d’un judaïsme moins légaliste et plus philosophe, avec la renommée de la pensée contemplative de Plotin pour accompagner la fin d’un empire outrancièrement colonisateur et matérialiste. L’actualité de notre monde capitaliste mondialisés n’en est finalement que la suite rejouée, dont nous ne savons à l’heure rien de la transformation obligatoire alors que les signes de la catastrophe collective crèvent les yeux, dont il nous semble qu’ils ne veulent pourtant rien y voir ! C’est pourquoi, en dépit de l’état engloutissant des choses potentiellement à voir, puisque nous serions dans une société dominée par les images, la peinture est plus que jamais en destinée de résistance à l’obligation de faire de nos vies une participation à la surveillance digitale généralisée. Elle n’est pas dépassée, certes pas, mais elle appartient à l’épreuve conséquente des langages sommés de disparaître. C’est tout comme l’homme, aujourd’hui si fragile de son installation a priori dominante, alors qu’il sera devenu l’exterminateur d’une foultitude d’espèces dans un jardin planétaire dont il ne peut constater à l’heure qu’il est qu’il l’aura eu en fort mauvaise garde… La peinture n’est donc jamais seulement de force imageante, matérialisation de ce qui devrait être figuré comme attestation des puissances du voir, mais un ouvrage qui tient au singulier de ce battement incomparable entre la proposition du peintre et la vacance du regard de celui qui ne s’attendait pas à voir ce qui vient à se révéler «sous ses yeux». C’est pourquoi Matisse, alors qu’il avait un cours à Montparnasse, disait à ses élèves de peindre le visible à partir de «ce qu’ils ne voyaient pas».

Ainsi, nous pouvons attester que Gorodine fait perdurer dans notre temps cette pratique privilégiée de la peinture comme celle d’un dépassement du contrôle par le voir, pour nous remettre à l’expérience intime et insaisissable de la contemplation, toujours singulière et foncièrement résistante à une définition généralisée du rôle des images. En cela, cette peinture là rejoint l’ incommensurable. L’oeuvre, elle, vient nous informer de la liberté en tant que résistance intrinsèque à être détenu et rendu captif par tout commerce, y compris de la peinture même. Elle garantie un ouvert , une vacance du regard inspirée par l’oeuvre travaillée en tension entre ce qui est manifesté et l’insistance d’un retrait impérieux qui tiendrait à l’ immatérialisable de la part secrète, décisive et agissante…

Gorodine, avec l’intermédiaire de son métier assuré, arrive à cet état suspensif de la peinture qui produit la représentation non pas comme un objet plein et fermé, ajouté à l’invasion de tous les autres, mais comme une épreuve de l’éloignement… Cette peinture bien menée, source de délectation, est intervenue dans notre vie comme signe participatif de la révélation de cette fragilité magnifique du monde autant que du génie inattendu de la résistance aux puissances qui prétendent faire plier l’irréductible de la sensibilité. A ces fins, muni d’un métier longuement éprouvé, servi par des procédés bien sentis, Gorodine reprend à l’histoire séculaire de la peinture, la marche dans le paysage, sans excès cosmétiques ni l’insistance tapageuse. C’est en cela que nous l’aimons.

Chaque matin, en effet, nous nous reprenons à revisiter avec cette peinture accrochée à nos cimaises domestiques, les bords de la Marne, tels que «voyagés» par notre artiste. Parce que son métier nous l’accorde, ce n’est pas seulement une transposition picturale d’un site que nous avons ainsi à la disposition de notre quotidien, mais une participation reconstituante à la traversée singulière de l’auteur, gage d’une espérance dans l’exception de la vie personnelle qui vaut d’être vécue en partage fraternel de la sensibilité fine.

JR.Loth – 14/10/2014 

(English Version below)

What is the art of painting, when it situates you, as a spectator, in the beating of space and figures brought onto the canvas, on the verge of their vanishing, so that you grasp the paradox between the slow work of painting and the unveiling of specific moments which relate to visions of a world fated to disappear, that is to say arrived at the disturbing of its universal leave, although extraordinarily endowed with beauty? Gorodine’s painting – a legacy of some of Cézanne’s landscapes but also of the extraordinary Unicorn tapestry of the Cluny Museum, which has this magnificent declaration inscribed at its top: « To my only desire » – makes the test and the testimony of the states of a world of which it is proven that we could well feel it and test it only from the transformation of its fragility into catastrophic and exponential dismantling.

Also, this art of painting by GORODINE – animalcules, birds, neighboring creatures in swamps and old groves, landscapes of steps, bordering, inter-zoned – comes to touch me because I perceive it in solidarity continuity with the masterful and poetic horticultural fresco of the Villa Livia, found in Rome, the height of the ancient depiction, composed twenty centuries ago for the major room of an imperial residence, in honor of the rarity of the garden. This painted garden imposed on the spectator a whole apparatus of distance, to show him that the painter’s art is fundamentally at the service of what cannot be grasped and devoured by the Cyclopean empire of seeing, what we could call the ineffable at the same time as the unpresentable. Dimensions of experience far removed from the Roman mentality adapted to jurists, engineers, tradesmen and crowds enslaved to extenuation, who hardly understood the untouchable of invisibility, in other words, what escaped all representation and predation. It took the intervention of an underground Christianity, a less legalistic and more philosophical Judaism, with the renown of the contemplative thought of Plotinus to accompany the end of an outrageously colonizing and materialist empire. The topicality of our globalized capitalist world is ultimately only a replayed continuation of it, of which we know nothing at this time of the obligatory transformation while the signs of collective catastrophe are staring out, which we believe they yet do not want to see anything! This is why, despite the overwhelming state of things potentially to be seen, since we would be in a society dominated by images, painting is more than ever destined to resist the obligation to make our lives a participation. Generalized digital surveillance. It is not outdated, certainly not, but it belongs to the consequent test of languages ​​called upon to disappear. It is just like the man, today so fragile of his a priori dominant installation, whereas he will have become the exterminator of a multitude of species in a planetary garden of which he cannot see on time. that he will have had it in very bad custody … Painting is therefore never only of imaging force, materialization of what should be represented as an attestation of the powers of seeing, but a work which is unique to this incomparable beat between the painter’s proposition and the vacancy of the gaze of the one who did not expect to see what comes to light « before his eyes ». This is why Matisse, when he had a course at Montparnasse, told his students to paint the visible from « what they did not see ».

Thus, we can attest that Gorodine continues in our time this privileged practice of painting as that of going beyond control through seeing, to put us back to the intimate and elusive experience of contemplation, always singular and fundamentally resistant to a generalized definition of the role of images. In this, this painting joins the immeasurable. The work, on the other hand, informs us of freedom as an intrinsic resistance to being held and made captive by any trade, including painting itself. It guarantees an openness, a vacancy of the gaze inspired by the work worked in tension between what is manifested and the insistence of an imperious withdrawal which would hold on to the secret’s lack of materialization, decisive and active part …

Gorodine, with the intermediary of his assured profession, arrives at this suspensive state of painting which produces the representation not as a full and closed object, added to the invasion of all the others, but as a test of distance. … This well-conducted painting, a source of delight, has intervened in our life as a participatory sign of the revelation of this magnificent fragility of the world as much as of the unexpected genius of resistance to the powers which claim to bend the irreducible of sensitivity. To these ends, equipped with a profession that has long been tried and tested, served by well-established procedures, Gorodine takes up the centuries-old history of painting, walking in the landscape, without cosmetic excess or boisterous insistence. This is what we love him about.

Every morning, in fact, we resume revisiting with this painting hanging on our domestic picture rails, the banks of the Marne, as “traveled” by our artist. Because his profession grants it to us, it is not only a pictorial transposition of a site that we thus have at the disposal of our daily life, but a reconstituting participation in the singular journey of the author, pledge of a hope in the exception of personal life which is worth living in fraternal sharing of fine sensitivity.
JR.Loth – 14/10/2014