Jacques Pasquier

Exposition personnelle du 19 octobre au 1er décembre 2019

Dans l’atelier de Jacques Pasquier, se déroule un rite sans cesse renouvelé : l’artiste et la toile blanche s’affrontent. Qu’y-a-t ’il dans la tête de l’artiste à ce moment précis ? A-t-il déjà tout pensé ? La peinture existe-elle déjà dans sa mémoire ? Est-ce l’expérience passée qui le mène à dépasser la technique et à envisager d’autres sujets ? Est-ce son « état d’âme », ce qu’il a lu, ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu ? « Le SU doit être enfoui au moment de l’acte afin de laisser le passage à l’inconscient, le SU est le terrain, l’inconscient est sa fleur (Jacques Pasquier, Notes, p. 77).

Le peintre travaille énormément ses fonds. Il triture la matière, la fluidifie, l’épaissit. Laisse-t-il une place au hasard ? Qu’en faire ensuite de ce hasard ? Le garder ? Le cacher ? L’exploiter ? Des milliers de gestes s’effectuent ainsi en rapides cadences. Il s’arrête quelquefois, quitte l’atelier et revient pour surprendre la toile. Certaines fois aussi, il délaisse la toile plusieurs jours pour mieux la reprendre et la retravailler. Un travail de force ! Les mouvements de son corps décrivent des pas de danse ou de lutteur. Il agrippe la toile qui épouse le désir du peintre. Elle résiste parfois par ses dimensions, son poids, quand Jacques Pasquier veut changer de techniques, de points de vue, en la jetant à terre ou en la reposant sur le chevalet, esquissant une portée sur sa hanche. De temps en temps, une fois le sujet terminé, les fonds sont repris et recouverts d’aplats de couleurs plus franches. Effacer, recommencer, ajouter, c’est ainsi que les strates de matières s’accumulent et gardent en secret le processus de création. « Nature moi-même : le tableau doit devenir le résultat des pièges que je lui tends et que la nature lui-même me tend en fin de compte pour me surprendre. Il est rencontre d’éléments qui s’organisent malgré les contrariétés que je lui inflige, il garde toujours en potentialité ce que je lui ai amputé et la vie du tableau réside dans cette lutte entre lui et moi » (Jacques Pasquier, Notes, p. 90)

Petit à petit, des traits, des formes, des lumières et des couleurs accélèrent et envahissent la toile. « L’aventure créatrice est l’expression de la pensée qui bouge » (Jacques Pasquier, Notes, p.61) Mais c’est tout l’être du peintre qui bouge ici. L’énergie de la main, du corps entier, de l’idée qui surgit, donne naissance à la vie : « la toile c’est un débordement. Peindre équivaut au moment où une cruche déborde. Le travail, lui, s’est fait à l’intérieur du peintre, ce n’est pas le temps passé devant un chevalet qui donne la vie et la profondeur d’un tableau : c’est son temps pensé » (Jacques Pasquier, Notes, p. 18). C’est sa vérité intérieure que le peintre veut déposer dans son œuvre. Pour ce faire, il associe une peinture gestuelle à une peinture de pensée, toutes deux inventant des signes. Ainsi les tableaux deviennent riches d’énigmes, de problématiques métaphysiques : la toile « doit poser une infinité de questions auxquelles aucune réponse n’est certaine. En ce sens, le tableau a un rapport avec les mystères de l’Au-delà » (Jacques Pasquier, Notes, p. 86).

Martine Baransky

Historienne de l’art