Ruta Jusionyte

L’art à hauts risques de Ruta Jusionyte

Ruta Jusionyte accomplit le sacre de la nudité. Ses êtres premiers sont des trous humains. Il y a des corps dans ces creux, par où passe l’infini. La vie emplit l’étendue, et la lumière ne cesse de croître.
Ruta creuse à vif les voies de la création. Ses êtres sculptés, autrefois couleur de boue, s’approchent maintenant de la blancheur et de la paix. Ce sont des êtres déchargés de leurs peines et de lacunes. Invaincus, ils ont traversé tous les désastres, et leurs yeux sont aussi grands que leur fragilité… Avec des coulées de ciel, ils sont à portée de nos tendresses. Ruta, en sublime densité, ose réconcilier du dedans l’homme universel et son animalité.
Ses dessins sont des îles d’humanité, et des surgissements précieux. Ses peintures fouillent la vie rapprochée, les rencontres vitales, et le sacre doux des couleurs vécues. Ruta affronte la part d’ombre que l’ordre du jour n’ose affronter. Chaque œuvre est une brûlure de grands fonds. L’ironie latente, un rien caustique, donne de l’air et de la légèreté à ces convives qui se partagent la vie.
Art à hauts risques, car il n’y pas l’ombre d’un divertissement. Pas le moindre mirage de séduction, mais une insidieuse contagion, la pure présence du grand œuvre. Une compassion extrême et crue. Alchimie de la plus dure présence et de la beauté vive.

Christian Noorberg

Article dans Ouest France – 5 septembre 2016

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Sculpter l’humanité à vif

Le premier contact avec les sculptures de Ruta Jusionyte est frontal et saisissant : des êtres en terre brune, semblables à des elfes, avec deux trous noirs en guise d’yeux dont on ne sait s’ils vous fixent ou s’ils se perdent en introspection. Malgré leur air mutique, on perçoit angoisse, douleur ou folie. On pense alors au Cri de Munch ou aux représentations humaines de Jean Rustin, avec qui Ruta Jusionyte a d’ailleurs récemment exposé dans un puissant face à face.
On le sait, notre regard sur une œuvre et son interprétation peuvent souvent s’écarter de l’intention de l’artiste ; nous n’avons pas la même histoire, les mêmes schémas de pensée, la même culture des images et des symboles, les mêmes frayeurs…Et c’est aussi pour cela que des œuvres nous interrogent davantage. Il en est ainsi avec les sculptures de Ruta Jusionyte.
Née en Lituanie, en 1978, dans une famille de peintres et de sculpteurs, Ruta Jusionyte s’est formée à l’école des Beaux arts de Klaïpeda sa ville natale et de Vilnius, avant de venir vivre à Paris en 2001 et d’installer son atelier à Montreuil, dans un ancien garage abritant une douzaine d’artistes. Un déracinement, comme une nouvelle naissance pour découvrir le monde extérieur, s’affranchir, trouver la maturité et se faire un nom. Construites à partir de petits morceaux de terre assemblés, ses sculptures ont quelque chose de fragiles. Est-ce dû à leur taille, plus petite que nature (1,20 mètre maximum), à leur nudité, à leur côté asexué, presque enfantin, à l’émotion qui s’en dégage ? Le modelé des corps garde l’empreinte du geste, conserve les marques de superposition des plaques de terre comme des cicatrices, parfois aussi des trous, comme des blessures. On peut y voir d’abord les réminiscences de l’histoire tragique de la Lituanie, faite d’invasions, d’annexions, de massacres, de dictatures, de pauvreté. Et certes Ruta Jusionyte garde au plus profond d’elle-même cet héritage douloureux qui impose de rester éveillé car « le sommeil de la raison produit des monstres » aime-t-elle citer en référence à Goya.
Mais c’est aussi dans la culture lituanienne ancestrale qu’elle puise le matériau de son œuvre, les contes des pays baltes notamment qu’elle évoque par des métaphores dans ses œuvres chargées de symboles et qui empruntent également à la mythologie grecque. Les personnages deviennent ailés, chevauchent des pégases, se transforment en centaures, portent deux têtes, serrent leur maison dans les bras, tiennent un oiseau, s’agenouillent dans de petites barques, s’apprivoisent, s’enlacent, s’aiment, etc. Car Ruta aime avant tout la vie et la liberté qui lui est indissociable et tout cela transpire par tous les pores de la glaise qu’elle pétrie « afin de mieux comprendre les mécanismes qui guident l’homme de l’intérieur ; sa relation aux autres, cruelle, tendre, vivante et mourante, belle et horrible », souffle cette artiste à la fois déterminée et toute en retenue, qui n’a pas de discours formaté sur son œuvre, mais cherche à entrer en résonance avec elle, pour mieux la partager. Après son cri de révolte porté par la mémoire collective au début des années 2000, elle est passée à une œuvre plus apaisée en 2009-2010. Depuis peu, dans des allers-retours quasi quotidiens avec le travail de la terre, elle traduit dans des toiles puissamment colorées, expressives, proches du grand peintre lituanien Antanas Gudaitis, cet optimisme aujourd’hui pleinement revendiqué.

Catherine Rigollet (février 2013)