Ruta Jusionyte

Qui sont ces personnages charismatiques mi-homme, mi-animal ? Qui sont ces frêles silhouettes humaines au visage sans âge ? En couples ou solitaires, les êtres de Ruta Jusionyte semblent sortir des affres de la mythologie grecque ou d’une fable nordique. Tous appartiennent à une même tribu échappée des pages d’un récit qui auraient traversé le temps.
Lorsque Ruta Jusionyte entreprend la naissance d’une nouvelle pièce sculpturale, elle commence toujours par pétrir la matière, sans aucune esquisse préparatoire, et lui donne la forme de pieds. Vient ensuite le modelage des jambes, des hanches, du buste, des bras, du cou et enfin de la tête, parfois animale, parfois humaine. Du bas vers le haut, de la terre au ciel, l’artiste accouche progressivement de ses mains d’un corps élancé, avant de conclure par le travail des yeux – touche finale à toute création. Ce regard, toujours le même qu’importe le reste, qu’importe le geste, est grand ouvert sur le monde. Il n’est ni médusé, ni pétrifié, mais contemple sereinement un univers imaginaire, peut-être intérieur, comme le suggère la profondeur des iris creusés en cuvette. La bouche fermée renforce cette idée, celle d’une parole qui ne s’extériorise pas pour laisser la pensée triompher.

Anne-Laure Peressin
Critique d’art

 

L’art à hauts risques de Ruta Jusionyte

Ruta Jusionyte accomplit le sacre de la nudité. Ses êtres premiers sont des trous humains. Il y a des corps dans ces creux, par où passe l’infini. La vie emplit l’étendue, et la lumière ne cesse de croître.
Ruta creuse à vif les voies de la création. Ses êtres sculptés, autrefois couleur de boue, s’approchent maintenant de la blancheur et de la paix. Ce sont des êtres déchargés de leurs peines et de lacunes. Invaincus, ils ont traversé tous les désastres, et leurs yeux sont aussi grands que leur fragilité… Avec des coulées de ciel, ils sont à portée de nos tendresses. Ruta, en sublime densité, ose réconcilier du dedans l’homme universel et son animalité.
Ses dessins sont des îles d’humanité, et des surgissements précieux. Ses peintures fouillent la vie rapprochée, les rencontres vitales, et le sacre doux des couleurs vécues. Ruta affronte la part d’ombre que l’ordre du jour n’ose affronter. Chaque œuvre est une brûlure de grands fonds. L’ironie latente, un rien caustique, donne de l’air et de la légèreté à ces convives qui se partagent la vie.
Art à hauts risques, car il n’y pas l’ombre d’un divertissement. Pas le moindre mirage de séduction, mais une insidieuse contagion, la pure présence du grand œuvre. Une compassion extrême et crue. Alchimie de la plus dure présence et de la beauté vive.

Christian Noorbergen